Nuage et Eau suivi de Maman Jeanne Par Daniel Charneux

Nuage et Eau
suivi de Maman Jeanne
Par Daniel Charneux

Il s’appelle Ryōkan. Il est moine bouddhiste zen. Il aime la poésie, les animaux, les enfants. Elle s’appelle Teishin. Elle est moniale bouddhiste zen. Elle aime la poésie, les fleurs, la calligraphie. Alors, peut-être leurs chemins pourraient-ils se rejoindre un jour. Peut-être pourrait-elle entrer dans sa vie comme un galet ricoche sur l’eau, comme un nuage caresse l’horizon.
1900. La Belle Époque? Pas pour tout le monde. Veuve avec trois enfants, Jeanne cherche un service pour assurer leur entretien. Elle devient la servante d’un curé, dans un village à la frontière française. Croyant échapper au malheur, elle s’y précipite.
Dans ces deux romans complémentaires comme le Yin et le Yang, Daniel Charneux explore les thèmes universels de l’amour, de la « douleur de vivre » et de l’aspiration à la sérénité. Deux récits à lire comme on observerait la face claire et la face sombre d’un même astre : peut-être simplement la Terre ?
C’est dans un cri que nous entrons au monde. C’est dans un cri, parfois, que nous en sortons. Entre les deux, cette souffrance que l’on appelle la vie.
Ryōkan poussa son premier cri par une nuit d’hiver, en l’an 8 de l’ère Horeki, à la fin de l’année 1758 de l’ère chrétienne, dans le port d’Izumosaki, sur la côte nord du Japon. Il avait d’abord gardé le silence et semblait contempler les choses avec un étonnement inquiet. Mais la sage-femme lui tapota les fesses et il émit cette simple voyelle : « A ».
Il ne s’appelait pas encore Ryōkan mais Eizo. Tachibana Eizo, fils de Tachibana Inan. Au Japon, le prénom n’est pas donné une fois pour toutes à la naissance. Car au Japon, un homme naît plusieurs fois : quand il quitte le ventre de sa mère, quand il quitte l’enfance puis, s’il ressent l’appel de la Voie, quand il quitte sa famille pour embrasser l’état de moine.
L’hiver, Izumosaki s’effaçait sous la neige, et le ciel s’effaçait aussi, et même la mer. Mer, terre, ciel, tout devenait brouillard de neige, et beaucoup d’oiseaux mouraient. Et le duvet des oiseaux morts ne se distinguait pas du duvet de la neige.
L’été, les paysans d’Izumosaki travaillaient dans les rizières, pataugeant dans une eau boueuse, mangés par les sangsues, brûlés par le soleil. Que la récolte fût bonne ou mauvaise, le collecteur d’impôts en exigeait les deux tiers pour l’administration des shoguns ; les paysans se nourrissaient d’une soupe de riz et de radis qui ne tenait pas au corps, et beaucoup d’enfants mouraient.
En ce temps-là, les hivers étaient très rudes. Dès l’âge de douze ou treize ans, les filles se prostituaient pour vivre et, si un enfant leur venait, elles l’abandonnaient aux rivières ou aux marais.
Le père d’Eizo, Tachibana Inan, était myoshu d’Izumosaki. Le myoshu, dans l’administration des shoguns, remplissait les offices de maire et de collecteur d’impôts. Il dirigeait aussi le temple shintoïste. Tachibana Inan était un homme important mais il avait un grand défaut: il était poète.
Un jour que son père l’avait réprimandé pour une babiole abîmée, Eizo, l’air très fâché, l’avait fusillé du regard. Tachibana Inan, qui n’aimait pas les insolents, lui avait dit très sérieusement: « Prends garde, mon fils. Si tu regardes tes parents de ces yeux fixes et ronds, tu te transformeras en limande.»
Eizo connaissait bien la limande, ce poisson tout plat qui possède deux yeux du même côté du corps et qui abonde dans la mer du Japon. Mais il était têtu, si bien qu’il ne détourna pas le regard. À ce petit jeu, Inan n’eut pas le dernier mot. Il avait à faire, il quitta bientôt la pièce et fit part à sa femme de l’incident, lui confiant sa crainte qu’Eizo devînt un jeune rebelle dont ses maîtres ne pourraient rien tirer.
À la fin de la journée, quand on l’appela pour le repas du soir, Eizo était introuvable. Chacun s’inquiéta, on fit appel aux serviteurs, on fouilla la maison dans les moindres recoins : pas de trace de l’enfant.

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