Matières premières, citoyens et big business en Amérique latine

Matières premières, citoyens et big business en Amérique latine
Providencia, où se trouve la plus ancienne favela du Brésil, se trouve juse à côté de la gare Central Do Brasil, au milieu de la ville. (Photo Raf Custers)
Providencia, où se trouve la plus ancienne favela du Brésil, se trouve juse à côté de la gare Central Do Brasil, au milieu de la ville. (Photo Raf Custers)
AMÉRIQUE CENTRALE ET DU SUD21 Octobre 2016
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Pendant une année entière, Raf Custers a voyagé avec sa compagne et son fils dans toute l’Amérique latine. Outre une grande quantité d’images et de reportages vidéo, le voyage a donné comme résultat un livre captivant. Nous avons rencontré Raf Custers pour évoquer ce qu’il a pu constater lors de son périple.
Vous avez voyagé pendant un an avec votre compagne et votre fils de 13 ans en Amérique latine, dans un minibus Volkswagen. Comment cela s’est-il passé ?

Raf Custers. Ce n’était certainement pas un voyage touristique. En un an, nous n’avons séjourné que dans cinq pays. Nous nous étions donné un parcours limité à 20 000 kilomètres. C’est ce que la plupart des automobilistes roulent en un an. Pendant notre voyage, nous avions trois occupations. D’abord, bien sûr, tous les soucis pratiques pour le voyage lui-même. Cela allait de l’administration, pour régler les visas ou pour pouvoir installer notre campement, à la réparation de pièces cassées. Ensuite, quatre matinées par semaine, nous donnions des leçons à notre fils pour qu’il ne perde pas son année scolaire. Cela implique que nous communiquions régulièrement avec ses professeurs. Et il y avait évidemment notre activité professionnelle : ma compagne, Greet, a réalisé des films documentaires, et moi j’ai ressemblé du matériel pour mon livre. Notre fils a lui aussi fait de courts reportages vidéo. Tout cela signifie établir des contacts, interviewer des gens, suivre l’actualité, parfois rester un peu plus longtemps à un endroit. Le résultat de notre voyage n’est donc pas seulement ce livre, mais bien plus. Nous avons rassemblé tout ce matériel sur notre site internet soulpress.be.

Comment est née l’idée d’un tel projet ?

Raf Custers. Pour moi, c’est une suite à mon livre précédent, Grondstoffenjagers (chasseurs de matières premières). Je voulais examiner les conclusions de ce livre sur le fonctionnement des entreprises transnationales en Afrique dans la réalité d’un autre continent. Le projet a reçu le titre de travail provisoire de La Revolución Gullivariana. C’est un jeu de mots sur, d’une part, La Revolución Bolivariana, nommée ainsi d’après le héros anticolonial Simon Bolivar, référence pour des dirigeants comme Chávez, Morales et tout le mouvement de gauche du continent sud-américain; et, d’autre part, sur les célèbres récits de voyage de Gulliver : des histoires de pays lointains qui servent à exprimer des critiques sur l’Angleterre du 18e siècle. Je voulais donc aussi raconter des histoires d’Amérique latine qui puissent nous être utiles, aussi pour nous en Europe.

Pour Greet, c’était également un projet professionnel. De manière pratique, le voyage a été possible grâce à l’interruption de carrière que Greet et moi avons pu prendre. Avec les récentes mesures du gouvernement, ce serait désormais impossible. En plus, nous avons entrepris ce voyage à un bon moment. Cela aurait été plus difficile avec un fils plus âgé. Autant pour lui que pour nous, cela a été une expérience très impressionnante. Notre manière de voyager nous a amenés très près de la réalité quotidienne. Et, évidemment, nous avons vu des paysages magnifiques à chaque fois que nous étions dans la Cordillère des Andes.

Raf Custers à Vaca Muerta, la région où l’on extrait du gaz de schiste en Argentine. Au loin, on aperçoit les installations d’extraction. (Photo Greet Brauwers)
Vous dites que ce livre est une suite à votre précédent ouvrage, Grondstoffenjagers, qui portait principalement sur l’Afrique. Avez-vous constaté des situations similaires en Amérique du Sud ?

Raf Custers. On constate des différences, mais aussi des parallèles. Dans les années 1990, la Banque mondiale a publié deux documents consacrés à l’industrie minière. Le premier document, de 1992, portait sur l’Afrique, le second, de 1996, sur l’Amérique latine. Ces deux documents suivent la même logique, à savoir que les entreprises d’État constituent un frein pour les investissements, et que ces investissements sont nécessaires pour la croissance et la prospérité. En Amérique latine, c’est le Chili du dictateur Pinochet qui a été pris comme exemple. Il y a trente ans, dans ce pays, 70 % de la production de cuivre était encore dans les mains de l’entreprise d’État Codelco. Aujourd’hui, c’est l’inverse : 70 % de la production est dans les mains d’entreprises privées occidentales. Des pays comme le Pérou, la Bolivie et la Colombie suivent cet exemple. Les privatisations se succèdent.

Même en Uruguay, le président Mujica, connu pour son style de vie très sobre, a estimé qu’une usine supplémentaire de pulpe de bois ferait croître l’économie de 2 à 3 %. Mujica est donc allé en Finlande négocier pour obtenir l’investissement pour cette usine en Uruguay. Mais qu’est-ce que les gens en Uruguay ont à gagner en exportant davantage de pulpe de bois ?

Le Pr espagnol Joan Martinez Alier a émis une critique juste sur la conclusion de mon livre précédent, Grondstoffenjagers. Il le trouvait trop schématique. D’après lui, il y a beaucoup de liens, de mouvement entre les « enclaves », les territoires fermés de l’industrie minière. La chercheuse argentine Maristella Svampa l’a formulé ainsi : « Tous nos gouvernements suivent la même politique : l’encouragement de l’industrie du défrichement orientée sur l’exportation. Ainsi naissent des enclaves où des entreprises transnationales sont seigneur et maître sans beaucoup contribuer à l’économie et à la prospérité nationales. Entre toutes ces enclaves, il n’y a pas de vide. Elles sont liées les unes aux autres par des gens qui défendent leurs propres intérêts. » Je décris ce mécanisme dans mon nouveau livre.

Vous décrivez entre autres la situation dans la ville de Rio de Janeiro. Celle-ci est apparemment dirigée en fonction du marché et du profit, pas en fonction de la population. Quelle résistance y avez-vous constatée ?

Raf Custers. Rio de Janeiro a un relief très accidenté, et c’est une ville énorme : la partie nord est à quarante kilomètres du centre. Dans ce paysage, il y a des centaines de collines rocheuses. C’est là que se trouvent les favelas qui, dans le passé, ont été construites dans les broussailles. Dans le temps, c’étaient des bidonvilles. Maintenant, ce sont des quartiers avec des vraies maisons. Les gens qui y habitent ont un travail et un revenu. Une des plus anciennes favelas est en plein milieu du vieux quartier portuaire où un grand projet de rénovation est en cours, qui prévoit des musées et des bâtiments modernes. Cette zone est très convoitée par des investisseurs. Dans cette favela, on veut démolir les maisons parce qu’elles seraient prétendument « délabrées ». Les gens s’opposent à cela. Ils ne veulent pas partir. Ils vont être expropriés vers des banlieues de la ville, et ils vont donc devoir faire chaque jour des heures de trajet pour aller travailler. Pourtant, cela va être démoli. La ville a construit un funiculaire vers ce quartier, ce que les habitants n’ont pas demandé. Ils ont le sentiment que ce funiculaire sert avant tout à transporter les touristes sur leur colline.

Les gens subissent aussi les opérations contre la mafia de la drogue par lesquelles les autorités veulent marquer des points en clamant : « Nous sommes en train de nettoyer la ville ». Ce sont de véritables opérations militaires menées conjointement par la police et des unités de l’armée. Elles font violemment irruption dans une favela pour traquer les bandes de la drogue mais, lors de ces opérations, il y a toujours des personnes qui n’ont rien à voir avec ces bandes qui sont tuées. La police brésilienne est une des plus violentes au monde. Après ce genre d’opération-coup de poing, la favela est finalement occupée par la police et les unités militaires, alors que les gangs de la drogue, eux, changent tout simplement d’endroit.

Il faut également évoquer les nombreux grands événements sportifs auxquels la population s’est opposée. Il y a d’abord eu la Coupe des confédérations en 2013, puis la Coupe du monde en 2014 et, cette année, les Jeux olympiques. Cela signifie des investissements énormes dans de grandes et prestigieuses infrastructures sportives qui sont données en concession à des entreprises privées. Pour finir, celles-ci ont tout à dire en ce qui concerne les stades mais aussi leurs environs directs. Les vendeurs de rue sont par exemple chassés de leur emplacement fixe. Les gens sont en colère. Cette infrastructure coûte des monceaux d’argent alors que leurs besoins de base ne sont pas satisfaits. Les protestations de masse de 2013 ont par exemple commencé parce que les transports publics devenaient de plus en plus chers.

À Rio, on voit beaucoup d’action et de protestation contre des choses très concrètes : pour la réouverture de la ligne de tram, pour le maintien des emplacements des vendeurs de rue, contre les expropriations dans les favelas, contre les expulsions de logement, contre la violence policière, contre les méga-investissements pour des événements commerciaux. Tous ces groupes se sont rassemblés dans de grandes manifestations de masse. Par exemple, j’ai rencontré là pour la première fois des syndicalistes du secteur du pétrole qui luttent contre la flexibilisation et pour la nationalisation totale de l’industrie pétrolière. Ce qui m’a aussi frappé, c’était les protestations contre les politiciens qui se laissent acheter par des entreprises privées.

Valparaiso, Chili.
(Photo Raf Custers)
Vous consacrez un chapitre entier à la « frontera agricola ». Cette frontière entre les champs et les terres non-cultivées, très étendues, avance de plus en plus sous la pression de l’agro-industrie. Quelles en sont les conséquences ?

Raf Custers. En Argentine, le huitième plus grand pays du monde et qui est avec le Brésil le pays agricole le plus important du continent, le gouvernement veut étendre toujours plus la surface des terres cultivées. Dans mon livre, il y a un tableau des objectifs pour 2020. D’ici là, les champs de céréales doivent avoir augmenté de 30% et la surface consacrée au blé doit doubler. Toutes ces cultures servent à l’exportation, et la déforestation et la suppression de la taïga entraînent des inondations, entre autres dans la région de Córdoba.

Des entreprises comme Monsanto et Bayer ont de plus en plus de mainmise sur le secteur agricole, parce qu’entre-temps, les paysans dépendent de leurs semences génétiquement modifiées et des pesticides et désherbants qu’ils doivent utiliser avec celles-ci. Les gens sont littéralement empoisonnés à grande échelle. Nous avons rencontré les habitants de Ituzaigo, un quartier entouré de champs sur trois de ses côtés. Beaucoup de personnes sont tombées malades, les habitants l’ont fait savoir et on a dénombré là des dizaines de cas de cancers. Ces gens ont intenté des procès – et ils les ont gagnés –contre les paysans et le pilote de l’avion qui avait pulvérisé les champs. Mais il y a beaucoup de villages dans ce cas en Argentine. Ils ont même constitué un réseau de « pueblos fumigados », de villages empoisonnés. Les médecins de ces villages échangent des informations et travaillent avec des spécialistes des universités. C’est un formidable mouvement contre l’agro-industrie.

Vous disiez que le titre provisoire de votre projet a été « Revolucion Gulliveriana », par analogie avec le livre des voyages de Gulliver, parce que vous vouliez rapporter des histoires de régions lointaines qui nous racontent aussi quelque chose à nous, en Europe. Quelle conclusion importante en avez-vous, en tant qu’Européen, déjà tirée ?

Raf Custers. Certainement que la question de la terre a une importance énorme. Cela, j’en ai plus que jamais conscience. Pour toutes sortes de raisons, les gens sont particulièrement attachés à leurs terres, mais ils en sont chassés. Je veux donc m’intéresser davantage à l’agriculture et à la réforme agraire. Toutefois, la conclusion la plus importante est probablement que cela demande du temps pour changer les choses et amener des changements politiques. Le progrès est une affaire de longue haleine. J’ai vu beaucoup de radicalisme, mais aussi des gens comme ceux du gouvernement de Bolivie qui prêchent la patience. Et, quand je regarde le passé, je constate effectivement que certaines idées ont dû mûrir longtemps avant d’être largement acceptées. J’ai parlé avec Orlando Caputo, qui comme jeune économiste avait travaillé avec le président chilien Allende. Il m’a raconté qu’Allende avait lancé l’idée de la nationalisation de l’industrie minière dans les années 1950. Vingt ans plus tard, Allende a vraiment mis cette idée en œuvre parce qu’il y avait alors une base beaucoup plus large pour celle-ci. Voyez l’arrivée de dirigeants comme Morales et Lula, qui ont mobilisé pendant des décennies et mené l’action politique avant d’être finalement élus à la présidence. Le vrai changement politique demande beaucoup de temps et d’énergie. Je m’en étais rendu compte auparavant au Congo, et maintenant à nouveau en Amérique du Sud.
PTB

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