Essentiel: pour un contrat de gestion contraignant

Essentiel: pour un contrat de gestion contraignant
Je suis satisfait que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et le collectif «La RTBF nous appartient» abordent dans le débat pour le prochain contrat de gestion de la RTBF une thématique qui pourrait sembler au quidam secondaire, mais qui reste pourtant essentielle.
Dès son arrivée en fonction, l’actuel administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot, a voulu renverser la vapeur: passer d’un contrat de gestion au texte contraignant à un texte plus généraliste qui fixe simplement les objectifs, de façon théorique.
C’est son point de vue qui l’a emporté, ce qui a mené, selon nous, à des catastrophes.
L’habitude aidant, c’est cette façon de faire qui est progressivement devenue la norme. Malheureusement, elle a largement contribué au fait notamment que les missions de service public se concrétisent désormais de moins en moins souvent là où se trouve le vaste public, tant en radio qu’en télévision.
Comme l’explique Dominique Vosters, président du CSA, lors de son audition au Parlement ainsi que dans le quotidien L’Avenir du 29/04/2017: «Sur 16 programmes culturels proposés par la RTBF, un seul est diffusé sur La Une. Cette réalité est partagée en radio».
Ceux qui ont eu accès aux détails des audiences (que la RTBF ne communique jamais entièrement au public!), savent qu’il y a parfois en télévision, entre La Une et La Trois, une différence d’audience de 20 à 1! Par rappel, Le Soir avait ainsi titré une interview de Jean-Paul Philippot: «La culture n’est pas faite pour le prime time».
Il faudrait tenir le même raisonnement en ce qui concerne cette autre mission de la RTBF qu’est l’éducation permanente (en France, on parlerait d’éducation populaire).
Les archives sont parfois signifiantes. Il est utile de les dépoussiérer pour mieux découvrir les enjeux. Voici des extraits du chapitre «Un contrat moins contraignant: en faveur de qui?» de mon livre «La RTBF est aussi la nôtre» publié en janvier 2006 aux éditions Aden (www.consoloisirs.be/presentation/livre02.html).
EXTRAIT
Jean-Paul Philippot, l’actuel administrateur général de la RTBF, demande que le prochain contrat de gestion laisse plus de liberté au service public pour concrétiser les objectifs choisis, qu’il soit basé davantage sur la confiance que sur la contrainte.
Ce point de vue, il le défend en primeur dans un entretien à Fernand Letist (Le Soir, 5 mars 2004) : «…Il est frappant que notre contrat actuel est davantage un contrat de moyens que d’objectifs. On nous dit : vous devez faire autant de minutes de ceci, autant de cela, une émission ceci. Ce sont des moyens. Ne faut-il pas avoir dans un contrat une formulation plus claire d’objectifs à atteindre en nous laissant plus de liberté sur les voies et les moyens? Sachant que l’objectif principal est la mission de service public communautaire…».
Quatorze mois plus tard, Mr Philippot plaide à nouveau pour une rupture avec la philosophie du contrat de gestion actuel, dans un entretien qu’il accorde à Pierre-François Lovens (La Libre Belgique, 3 mars 2005) : «…Nous avons demandé à Frédéric Antoine (UCL) d’analyser les termes de notre contrat. L’un des chapitres est intitulé : Une écriture de la méfiance… Le contrat de la VRT est très intéressant. On y trouve à la fois des objectifs quantitatifs et un important volet dédié à la qualité. Cet élément qualitatif est totalement absent de notre contrat qui repose, avant tout, sur des obligations. À l’avenir, qu’on nous fixe des objectifs clairs mais qu’on nous laisse les voies et les moyens pour les satisfaire…».
Mais… la situation est fort différente à la VRT: pas de publicité commerciale et donc, il ne faut pas limiter son influence par l’élaboration d’un contrat de gestion très précis.
Le 3 juin 2005, matin du jour où se déroule à l’INSAS la séance des États généraux de la culture consacrée aux médias audiovisuels, La Libre Belgique publie sur deux pleines pages une série de contributions qu’elle intitule «La télévision publique, un navire à la dérive?».
La parole y est donnée à différents intervenants qui contestent vertement l’objectif de Jean-Paul Philippot.
L’introduction de ce «forum» est rédigée par la rédaction du quotidien et en précise ainsi l’enjeu : «À elle seule, la RTBF mange 60 % de l’ensemble du budget culturel de la Communauté française. Cela mérite bien un minimum de concertation avec les créateurs et les usagers».
La principale contribution publiée émane de Pro Spere, une fédération professionnelle qui regroupe les sociétés d’auteurs (SABAM, SACD, SCAM) ainsi que des associations de comédiens, de réalisateurs, de scénaristes et, même, de réalisateurs de la RTBF (ARRTBF).
Elle considère que Mr Philippot est disposé à se soumettre aux lois du marché (dont l’audimat) et non plus à son autorité de tutelle : «…Il faut cesser d’associer les obligations à de la méfiance ou à d’horribles contraintes! Elles sont un juste retour démocratique pour un organisme public. Si elles disparaissaient, quelle discrimination vis-à-vis de tous les plus petits opérateurs auxquels il est exigé des engagements précis, des bilans, au risque de perdre à chaque fois des tranches de maigres subventions! Ce n’est pas une question de confiance mais bien de rigueur et de transparence due à tous les citoyens de cette Communauté».
Pro Spere propose son bilan de la gestion actuelle de la RTBF. Celui-ci permet de mieux comprendre pourquoi elle ne tient pas du tout à ce que les obligations futures du service public soient plus généralistes : «…Mr Philippot reste sourd à toutes les critiques et analyses sur la RTBF : plus d’identité forte, dilution de l’esprit de service public, lignes éditoriales erratiques, chute dramatique des audiences, mimétisme avec les chaînes privées, démoralisation du personnel, climat social détérioré, de moins en moins de singularité dans la création, de moins en moins d’argent dans des contenus nouveaux, dans des émissions originales, alors qu’il y a, à l’intérieur de cette grande maison, 450 journalistes et 70 réalisateurs, etc., dont le potentiel créatif est laissé en friche, voire rejeté…».
Dans Le Soir, un compte-rendu de la réunion qui s’est déroulée à l’INSAS est rédigé par Jean-François Lauwens (4 juin 2005), sous le titre : «Contrat de gestion : Philippot insiste». L’Administrateur général enfonce le clou, tout en réaffirmant qu’il a l’intention de respecter les missions de service public : «…Mais de grâce, que l’on sorte de ce catalogue parfois abscons d’obligations et que l’on nous laisse la liberté de choisir les moyens pour remplir nos missions. C’est le métier de 2.200 professionnels de cette maison de savoir quels sont les meilleurs moyens d’y parvenir».
Bien entendu, certaines obligations du contrat de gestion sont soit critiquables, soit mal définies. Il est impératif dès lors d’en améliorer le texte de celui-ci, mais convient-il pour autant de lâcher la bride aux voies et moyens?
Quel hasard! Le Soir de ce même 4 juin 2005 publie également les propos d’Yves Gérard, l’administrateur délégué de la RMB, l’influente régie publicitaire de la RTBF, dans sa rubrique Médias et Moi. Celle-ci permet à ses invités d’attribuer de bons et mauvais points aux différentes initiatives de notre paysage audiovisuel.
L’un des «flops» proposés par Mr Gérard donne de la chair aux intentions de l’Administrateur général et conforte notre méfiance : «…Il y a dans le monde politique et bien pensant des personnes qui ont une idée très claire de ce que doit être la télévision pour le téléspectateur. Or, les chiffres leur donnent tort à tous les coups. Je ne comprends pas très bien pourquoi ces gens veulent absolument faire des émissions pour des minorités. Ils proposent des choses non représentatives de la population sous le prétexte de vouloir éduquer les gens. Cette façon de voir frise l’extrémisme dans certains cas. Ces donneurs de leçons ne perçoivent pas la réalité du média télévisé aujourd’hui qui est d’abord un instrument de loisir. Il n’y a pas de honte à faire du populaire et du divertissement».
Ce positionnement confirme que Mr Philippot n’est pas un électron libre et que son projet de contrat de gestion moins contraignant est partagé par les défenseurs des intérêts publicitaires de la RTBF.
L’argumentation d’Yves Gérard ne tient pas la route car elle est truffée d’inexactitudes.
Le défenseur publicitaire n’est pas seul à soutenir le divertissement populaire qui ne fait nullement «honte» à nombre de «donneurs de leçons» représentants de «monde politique et bien pensant» lorsqu’il s’appelle Forts en Tête ou Génies en Herbe!
Les chiffres sont multiples et Mr Gérard en oublie certains : en Communauté française, ce sont depuis de nombreuses années les programmes d’information (au sens large : actualité, droits des consommateurs,…) qui rallient les suffrages des téléspectateurs (c’est une différence avec la France où le public privilégie la fiction) : les journaux télévisés, L’Hebdo, Cartes sur table, Au nom de la loi, Autant savoir, etc.
À croire que notre interlocuteur chercherait à orienter les choix du téléspectateur pour imposer un type de programmation cher à ses annonceurs!
Il est également réducteur d’affirmer qu’il n’existe aujourd’hui qu’un seul modèle de télévision «instrument de loisirs» comme si les besoins et les aspirations des publics n’étaient pas multiples et comme s’il n’existait plus aucune place pour les chaînes de service public!
Plus de détails, dans l’article «VRT et RTBF: comme prunes et poires»:
www.consoloisirs.be/articles/lejournaldumardi/060801.html
Bernard HENNEBERG

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